Pour quelques poils

Il y a quelques années, j’ai décidé de raser ma moustache. Pour des raisons toutes bêtes. Une simple curiosité (voir quelle tête se cachait derrière cette moustache, que j’arborais depuis plus de quarante ans). Et un agacement : être sempiternellement réduit à cette moustache. Le sociologue à la grande moustache ! Mais je suis autre chose qu’une moustache ! (Et je suis d’ailleurs autre chose qu’un sociologue aussi.)

Le geste fut donc accompli. Très facilement. Du point de vue technique, ce n’est pas du tout compliqué de raser une moustache. Par contre, les effets psychologiques et relationnels sont forts et immédiats. D’abord dans le rapport de soi à soi par miroir interposé dès le premier regard : j’ai pensé que j’avais une drôle de tête. Je ne m’imaginais pas du tout avoir une tête comme ça. Mais c’était ma tête, et il fallait bien que je m’y fasse. On s’adapte assez vite à une « nouvelle tête », quel que soit le choc initial.

Très intéressant fut également le rapport à autrui. Si intéressant qu’il se transforma pour moi en véritable petite expérience scientifique. Trois catégories de réactions très différentes se dégagèrent. Il y eut ceux qui, comme dans le roman d’Emmanuel Carrère[1], ne virent aucune différence. (Rassurez-vous, contrairement au héros du roman, ceci ne provoqua en moi aucun trouble grave.) Il y eut à l’inverse ceux qui ne me reconnaissaient plus du tout, et me croisaient dans la rue sans même me dire bonjour. Et, entre les deux, ceux que je voyais réfléchir tout en me parlant, pour trouver ce que je pouvais avoir de changé. Ils me reconnaissaient, tout en ayant l’intuition que j’avais quelque chose de très différent, mais sans pouvoir dire précisément quoi.

Une telle variété de réactions interroge. Une des causes est sans doute la très grande inégalité qui nous sépare concernant la reconnaissance des visages, chacun se situant à un degré particulier, entre les ultra-physionomistes (qui n’oublient pas le moindre détail vingt ans après) et ceux qui souffrent de  prosopagnosie (qui vexent leurs amis quand ils les ignorent). Mais ce qui m’a le plus intéressé est que la variation dépendait surtout du contexte. Plus celui-ci était familier et connu, moins il pouvait y avoir erreur sur ma personne : on me reconnaissait, sans même remarquer parfois mon absence de moustache. Plus la rencontre s’effectuait dans un lieu public parmi des anonymes, plus à l’inverse l’absence de moustache jouait un rôle important.

La morale de cette histoire ? Elle est que lorsque nous avons affaire à un étranger, nous le réduisons à quelques signes pour le fixer et l’identifier. Une moustache peut suffire. Alors que dans l’échange intime nous prenons en compte toute la complexité changeante de la personne humaine. Deux visions complètement opposées de l’identité.



[1] La moustache, Gallimard.

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1 commentaire

  1. Ninon
    20 août 2014 - 16:25

    “Je vous trouve très beau”…

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