Mon article censuré

Surprise en ouvrant ma page Facebook ce matin : j’ai dû réinitialiser mes codes avant d’y avoir accès, et découvrir que ma dernière publication avait été supprimée. Elle avait été jugée « non conforme aux standards de la communauté Facebook ». La raison ? Une photo de plage où l’on pouvait voir une femme allongée sur la sable seins nus (de façon pourtant très discrète et pudique). Cette photo illustrait un article d’Anne Chemin paru hier dans Le Monde à propos de mon livre « Corps de femmes, regards d’hommes », édité en 1995. Ce que je disais en introduction a donc disparu, de mémoire je rappelais que la pratique des seins nus a beaucoup évolué depuis 1995 et que j’ai traité de cette évolution dans mon petit livre récent sur le burkini, avant de partager l’article d’Anne Chemin. Le minimum à faire était de le publier à nouveau, sans photo, ce que je fais ici.

Mais avant je voulais dire un mot de cette censure qui se développe sur le net, aux mains des grands opérateurs comme Facebook. Cela surprendra peut-être certains. La première période historique du net a en effet levé très haut l’étendard de la liberté ; tout semblait possible sur la Toile quand dans la vraie vie les contraintes étaient plus fortes. Or cette période est en train de disparaitre, remplacée par quelque chose d’assez inquiétant. Il faut dire que les dérives ont été de plus en plus nombreuses ces derniers temps, notamment les incitations à la haine et les propos racistes, des trols excités se déchainent en effet en tous sens. Pour éviter de perdre le contrôle, Facebook a donc défini des limites à ne pas dépasser et a confié l’essentiel du travail de censure à des robots, des algorithmes qui fonctionnent avec les critères que l’on a mis dans la machine au départ. Le résultat est catastrophique. Alors que les propos haineux ne sont pas entravés, les robots ont trouvés quelques repères pour s’accrocher et ils ne les lâchent plus ! Notamment toutes les images laissant voir le mamelon d’un sein féminin (c’est la définition de Facebook). Après le petit scandale provoqué par la censure d’une œuvre d’art, Facebook, magnanime, a décrété trois exceptions : la nudité artistique durement labélisée, les images à vocation pédagogique et médicale, et enfin les Femen, qui auraient risqué d’organiser une mauvaise surprise pour Zuckerberg. Les images de plage ne rentrent pas dans ces exceptions, et bêtement le robot a donc appliqué la censure (de l’image, mais de mon texte aussi, qu’il m’a été impossible de retrouver ; ce que l’on dépose sur Facebook peut donc disparaître).

L’anecdote pourrait faire rire. Elle est malheureusement révélatrice de problèmes qui s’annoncent. Car là où dans la vie réelle des libertés et des tolérances s’exercent encore (comme sur la plage où, je l’explique notamment dans mon livre, la nudité est très domestiquée, résultat d’un long apprentissage culturel, ignoré par Facebook), il se pourrait qu’elles soient de plus en plus contrôlées sur le net, par des opérateurs qui ne jugent que par leurs propres critères, insensibles aux perceptions et cultures différentes.

L’article et la photo avaient été publiés également sur la page Facebook du Monde. J’ai été voir : ils avait été censurés également. Le journalisme aussi doit faire avec les grands opérateurs de la censure à venir. Attention, danger !

 

Voici à nouveau le bel article d’Anne Chemin sur mon livre (sans photo cette fois-ci). J’espère que les robots idiots de Facebook ne vont pas à nouveau le censurer !

 

Le sein public, selon Jean-Claude Kaufmann

 

On associe la pratique des seins nus, née dans les années 1960, à un imaginaire de liberté et de décontraction. Mais, pour le sociologue, « un code de conduite extraordinairement précis régit la plage ».

LE MONDE | 03.08.2018 à 12h07 | Par Anne Chemin

Dès les premières lignes de son livre sur les seins nus, le sociologue Jean-Claude Kaufmann avertit malicieusement ses lecteurs : lorsqu’ils auront découvert, au terme de leur lecture, les subtiles règles du jeu qui gouvernent la nudité en bord de mer, ils ne verront plus jamais la plage comme avant. « Ils risquent de perdre à jamais la tranquillité naïve à laquelle ils étaient habitués, prévient-il dans son introduction à Corps de femmes, regards d’hommes. Sociologie des seins nus (Nathan, 1995). C’est le prix à payer pour l’intelligence des choses. »

La pratique des seins nus, née dans les années 1960 à Saint-Tropez, est volontiers associée à un imaginaire estival de liberté, d’aisance et de décontraction. La réalité est tout autre. « La torpeur et l’indifférence ne ­doivent pas tromper : la plage observe et contrô­le les moindres détails, écrit Jean-Claude Kaufmann. Dans le ­silence des échanges visuels et gestuels, un code de conduite extra­ordinairement précis régit la plage, et surtout les seins nus. »

Lire aussi :   Ces règles tacites qui dictent nos comportements sur la plage

Lorsqu’il est exposé au regard des vacanciers, le corps féminin navigue en effet entre trois registres : celui de la banalité – le corps que l’on voit sans voir –, celui de la sexualité – le corps érotique que l’on désire – et celui de la beauté – le corps esthétique que l’on admire. « Sur la plage, le corps de la femme passe sans cesse de l’un à l’autre. Le plus souvent, elle n’est ni totalement dans la banalité, ni dans la beauté, ni dans la sexualité : elle est entre deux ou entre trois, dans une situation équivoque. »

« Mille petits messages »

Cette trouble ambiguïté exige, en retour, un puissant contrôle social. S’appuyant sur les travaux du sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990) sur la civilisation des mœurs, Jean-Claude Kaufmann montre que, sur la plage, la maîtrise des émotions est si fortement intériorisée qu’elle finit par « frôler l’absence de contraintes » : nul besoin de réglementation ou de sanction, le jeu des corps et des regards suffit à contenir la « barbarie émotionnelle » et réguler silencieusement les échanges sociaux.

L’observation minutieuse du littoral français, ajoutée à l’analyse de 300 entretiens réalisés en Bretagne et sur la Côte d’Azur, permet au sociologue d’étudier les règles de comportement « extraordinairement sophistiquées » définissant qui a le droit de faire quoi et ­comment. « Si rien n’est interdit, affirme-t-il, les regards et les mille petits messages inaudibles font comprendre à ceux qui dérogent qu’ils sont la cible des critiques. Ils sont tolérés mais irrévocablement disqualifiés. »

Ainsi la plage n’est-elle pas un espace de liberté où le corps n’en fait qu’à sa tête. « Chaque geste, même le plus minuscule, a des conséquences. » Si le contrôle social est si fort, c’est parce que la plage, loin d’être libre et vide, constitue l’« une des manifestations les plus abouties » de l’espace public. « Il n’est guère de lieu, ­conclut Jean-Claude Kaufmann, où ce qui est livré publiquement aux regards soit si privé, où le privé se livre aussi intensément au public sans se livrer. »

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