Fallait demander

La BD en ligne “Fallait demander!” fait un carton depuis une semaine (200 000 partages). Je travaille depuis longtemps sur cette question de la charge mentale dans l’univers domestique. Voici un petit texte qui résume les choses :

« Où t’as rangé ma chemise verte ? »

Une récente étude de l’INED a fait les gros titres de la presse : le partage des tâches ménagères entre hommes et femmes avance à la vitesse de l’escargot. Si on continue à ce rythme, il faudra des siècles pour parvenir à l’égalité.
Et pourtant le pire n’a pas été dit. Car seul le temps de travail manuel a été mesuré, pas la charge mentale. Or l’inégalité est encore infiniment plus grande en ce domaine, atteignant des sommets : les femmes ont la famille dans la tête. Réfléchissant aux moindres détails, à tout instant, même quand elles sont au bureau. « Qu’est-ce que je vais faire à manger ce soir ? Si je fais des haricots verts aux filles, elles vont me les laisser dans l’assiette. Tans pis pour la santé, je capitule encore devant les frites ». Tout est soupesé et malaxé dans les pensées : les connaissances nutritionnelles (les frites c’est mauvais), les choix relationnels (les enfants seront contents), la culpabilité éventuelle si l’on ressert une pizza congelée pour la troisième fois de la semaine. Les convives ignorent tout ce poids intellectuel quand ils lancent ingénument : « Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?». Mais cela est vite oublié s’ils se régalent. Un « hum ! » ou un « c’est bon ! » suffisent pour effacer la fatigue.
Non, le plus agaçant, le plus éreintant est ailleurs ; dans la gestion invisible de l’ordre des choses. Les spécialistes de la cognition parlent de « mémoire implicite » : nous stockons dans des strates non-conscientes le plan idéal de tous nos objets familiers. Et ceux-ci sont innombrables, une armée hétéroclite et immense de tubes de colle, de caleçons, de lunettes, de certificats de scolarité. Quand tout va bien, pas besoin de réfléchir. Par exemple pour savoir où est le bol du petit-déjeuner. Le plan secret met le corps en mouvement. Même à peine réveillé, il suffit de tendre la main vers le placard. Hélas, cela se gâte souvent quand l’objet n’est pas à la place prévue par la mémoire implicite. Et cela se gâte surtout pour les femmes. Car elles ont pour particularité de stocker mentalement non seulement pour elle-même mais aussi pour les autres ; les enfants, le mari.
Trois niveaux d’énervement et de fatigue mentale s’entassent dans les pensées féminines. Le premier est produit par les objets personnels récalcitrants (déjà très énervant, mais la guerre ne peut être qu’intérieure). Se surajoute la charge mentale due aux objets du mari qu’elle sous-traite (encore plus agaçant mais elle a accepté ce destin domestique). A elle donc de trier les exécrables chaussettes pour retrouver celles qui s’apparient, et que monsieur ne pique pas une colère quand il les prend dans le tiroir (quel beau geste d’amour quand on y pense !). Et puis il y a le dernier niveau, l’horrible, le scandaleux. Quand monsieur demande sur un petit ton sec « Où t’as mis ma chemise verte ??! ! », mais que madame sent qu’il pourrait savoir aussi bien qu’elle où se trouve cette maudite chemise.
La différence avec le deuxième niveau pourra sembler infime, elle est pourtant radicale. Le diable, c’est bien connu, aime se loger dans les détails.

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