Le monde à l’envers

 

 

 

Science et médias

 

Défendons la sociologie menacée

 

 

 

La déferlante des opinions assénées sur internet, des fake news et des informations complotistes, assaille de plus en plus le savoir issu de la démarche scientifique. Le monde académique reste solidement structuré autour de son principe de contrôle par les pairs, mais il se fait désormais déborder par ce qui se passe sur la scène médiatique et numérique, sans réagir de façon organisée, ce qui est gros de menaces nouvelles (qui s’ajoutent aux attaques actuelles contre l’enseignement de la sociologie, et à d’autres, en interne, cherchant à jeter le doute sur sa scientificité).

Aujourd’hui il ne s’agit plus seulement d’une menace abstraite, la défense de la sociologie est mise en procès au Tribunal de Grande Instance. Voici les faits.

En 2016, une émission de télé-réalité de la chaîne M6 (« Mariés au premier regard ») a mis en scène un « sociologue » faisant état de ses « thèses scientifiques » pour prédire la compatibilité amoureuse. L’émission affichait sans cesse l’idée de la science quasi infaillible, pouvant délivrer les humains de ce difficile choix de vie. Dans un montage d’une violence psychologique insupportable, les couples étaient formés par le « sociologue » et deux autres experts, puis mariés sans s’être rencontrés auparavant. Il y aurait beaucoup à dire sur le plan moral et déontologique, mais tel n’est pas mon propos ici.

Contacté par la presse pour donner mon avis, j’ai fermement condamné le principe de l’émission, l’usurpation de la science et la prétention du sociologue à faire état de ses « thèses scientifiques ». De vagues tests de compatibilité existent certes (et sont l’objet d’un marché florissant sur les sites de rencontre) mais n’ont pas le moindre sérieux scientifique et sont d’une fiabilité tellement douteuse que dans l’émission les quatre couples formés par la « science » se sont séparés après quelques mois. Le « sociologue » quant à lui ne les utilisait d’ailleurs pas, préférant ses thèses personnelles, consistant à associer le facteur F (degré de féminité) et le facteur M (degré de masculinité), le plus grand écart entre les deux étant selon lui un gage de durabilité des couples.

Certains collègues pourront penser que je n’étais pas le mieux placé pour parler au nom de la science, voire que la situation est quelque peu ironique et paradoxale, étant moi-même souvent présent dans les médias, pour un travail de vulgarisation qui n’est pas toujours bien vu du point de vue académique. Je comprends leur désaccord et serais ravi d’en débattre, mais tel n’est pas mon propos ici. C’est moi qui ait été interrogé par les médias pour me prononcer sur la prétention scientifique de M6 et pour savoir si la sociologie cautionnait le programme. Le problème est justement que la sociologie académique n’est pas organisée pour se défendre. Elle considère peut-être que cela est négligeable, sans intérêt, que cela se produit ailleurs. Je suis convaincu qu’elle a tort, et que les conséquences négatives pourraient être considérables.

Quelques mots sur le « sociologue ». Vous ne le connaissez sans doute pas, car il n’a jamais eu aucun échange avec la communauté académique, il s’appelle Stéphane Edouard. Pour sa défense, il proclame très fort qu’il a un DEA de sociologie, ce qui est exact. Son diplôme en poche, ne cessant de mettre en avant sa qualité de sociologue, il a monté une série de sites internet (notamment « hommesd’influence ») proposant du coaching en séduction, qui s’adressent principalement à de jeunes hommes un peu désemparés dans leurs rapports avec les femmes. Il prône notamment la réaffirmation d’une identité plus masculine. Ce qui lui a permis de constituer un réservoir de fans, admiratifs de son assurance et du vernis culturel qu’il répand à tout propos. C’est sur cette base d’une identité masculine retrouvée et antiféministe qu’il participe par ailleurs à des sites radicaux d’extrême-droite, avec des articles réguliers sur Egalité et Réconciliation d’Alain Soral et sur Fdesouche. En parallèle il organise des séminaires rémunérés de coaching en séduction.

Interrogé par le journal 20 minutes, j’ai déclaré ceci qui a été publié : « Un coach ayant fait des études de sociologie c’est très bien, mais quand il parle de ses thèses scientifiques c’est de l’arnaque ». A mon modeste niveau, et même si je n’étais sans doute pas le meilleur représentant possible, je me suis donc retrouvé dans une situation comparable à celle d’un lanceur d’alerte, dénonçant l’usurpation du mot « science » et l’image que l’on voulait donner de la sociologie. Stéphane Edouard a déposé une plainte en diffamation. J’ai été convoqué devant un juge d’instruction, qui m’a mis en examen. Le dossier n’a pas été classé sans suite, la diffamation a été retenue, je suis donc mis en examen, et en attente d’un procès au Tribunal de Grande Instance de Paris, où je risque 12000 € d’amende + des dommages et intérêt + les honoraires d’avocat.

Ce texte est un appel pressant pour que la communauté scientifique des sociologues se mobilise, se saisisse de ce qui est bien plus qu’un fait divers, et qui engage l’avenir de la discipline si nous laissons passer cela sans réagir.

Si le procès débouche sur une condamnation, les vannes seront encore plus ouvertes pour que tout et n’importe quoi soit proclamé au nom de la science et de la sociologie. Je vous demande donc de réagir, un peu pour moi-même bien sûr (ce n’est pas simple du tout d’être auditionné par la police, convoqué au tribunal et mis en examen), mais surtout pour la discipline, car ce qui se passe n’a rien d’anecdotique.

Le bénéfice à plus long terme de cette triste histoire pourrait être d’inaugurer un moment de réflexion nous permettant de clarifier nos positions et mieux nous organiser dans l’avenir.

Jean-Claude Kaufmann

Partager Facebook Twitter Email

6 Commentaires

  1. JPK
    25 février 2018 - 15:56

    ahahhahhahhaahahahahhah.
    La honte Jean Claude. Tu es complètement dépassé. Tu dis de la merde.
    Tout internet a pitié de toi.

  2. jacques garreau
    25 février 2018 - 20:58

    Bonjour Jean-Claude,
    (pour mémoire, je suis l’ancien élève du lycée Montesquieu croisé à Dijon il y a quelques mois)
    J’ai suivi avec effarement l’ampleur prise par le très banal mot “arnaque” quand il s’agit de remettre en cause les soi-disant compétences scientifiques d’un présentateur de jeu un peu glauque de M6. Par-delà les conséquences un peu délirantes que cela peut avoir sur un plan judiciaire, il me semble significatif d’une dérive grave et très actuelle qui consiste à tout mettre sur le même plan (la recherche scientifique et l’utilisation de quelques connaissances pour un pseudo-discours sur la vie)et à inventer des “experts” autoproclamés dans tous les domaines …
    En tous cas, je souhaite que le soutien de la communauté scientifique te permette d’ici peu d’aboutir dans ton droit et de regarder avec humour cette bataille …
    Amicalement (et en espérant que nous aurons d’autres occasions de nous rencontrer !)

    Jacques Garreau
    [garreau.jacques@sfr.fr]
    (06/82/72/20/46)

  3. 26 février 2018 - 05:08

    Jacques, quelle belle surprise ! Oui tout ce que tu dis est très juste, c’est exactement cela. Cette triste histoire a au moins le mérite de me faire croiser à nouveau, par messages interposés, le chemin de plein de vieux amis. Merci pour ton soutien

  4. gérard
    1 mars 2018 - 11:47

    votre vocable, arnaque, est évidemment assez fort pour justifier la diffamation
    ce qui est en jeu, et vous le dites fort bien c’est l’écart entre votre rigueur scientifique, et les usages d’à peu près du spectacle télévisuel
    il faut effectivement que la communauté scientifique se mobilise pour démontrer ce qu’il a de trompeur dans les promesses de cette émission
    soyez certain que tous ceux (je suis ingénieur) qui ont usés d’un peu de rigueur au cours de leur vie seront de votre coté

  5. gérard
    1 mars 2018 - 13:20

    une petite suite à mon post, car je suis allé sur le site “homme d’influence” ou notre marieur se présente comme le meilleur, voire le seul spécialiste des relations homme/femme…. diable
    ce commerce la est plus proches du maraboutisme que de la science
    tout cela me fait penser à la famille Bogdanof, ces “spécialistes en tout” largement médiatisés…
    peut être que ce serait le terme “science” ou un titre de “scientifique” qu’il faudrait protéger, un peu comme cela a été fait pour le titre d’ingénieur ou le vocable “grande école”

  6. 1 mars 2018 - 14:38

    Oui, l’idée de protéger le mot science est très bonne, difficile à appliquer mais très bonne

Poster un commentaire