“Il y a quelque chose dans son sac !”

« Qui imagine le Général de Gaulle mis en examen ? ». On se souvient de la phrase de Fillon, voulant tacler Sarkozy par ce signe d’opprobre évident. La mise en examen, qui n’est pas inculpation mais ouverture d’un dossier d’instruction, s’abat malgré tout sur les épaules du suspect et le marque au fer rouge d’une présomption de culpabilité. Ce type-là n’est pas clair, il a peut-être, il a sans doute, quelque chose à se reprocher.

Or, dans les procédures en diffamation, particularité du droit français assez surprenante, la mise en examen est automatique, il suffit que quelqu’un porte plainte pour que n’importe qui, d’un jour à l’autre, soit mis en examen. Dites-le-vous : demain vous pouvez être mis en examen parce que votre voisin n’aime pas votre commentaire sur sa page Facebook. Etonnant, non ?  Les tribunaux devraient donc être totalement engorgés, surtout quand on voit les torrents d’injures que des trolls déjantés déversent continuellement sur le net. Eh bien non, les gens se disent que cela doit être compliqué de déposer plainte et ils ne le font pas, sauf exceptionnellement.

Mais alors toute la machinerie judiciaire se met en branle, parfaitement huilée, écrasante. Audition par la police, comparution devant le juge d’instruction, etc. Nuits blanches garanties.

Comment une personne intègre, sûre de son droit (sûre non seulement d’avoir moins diffamé que la moyenne, mais de ne pas avoir diffamé du tout) peut-elle vivre cette inversion de l’ordre moral ? Il y a là quelque chose de choquant et d’insupportable, un dysfonctionnement manifeste. L’urgence commande de réformer le droit. Car on n’imagine pas la puissance dévastatrice d’une mise en examen.

 

17 janvier 2018. Je suis convoqué au Tribunal de Grande Instance de Paris, voisin du célèbre 36 Quai des Orfèvres, ce qui met déjà dans l’ambiance. Nouvelle nuit blanche, yeux embués, tête qui bourdonne, pas mal assuré. Il y a devant le tribunal une longue file d’attente. Je sors ma convocation et me mets dans les rangs. Un policier fusil en bandoulière (plan Vigipirate) voit de loin mon papier et s’approche.  « C’est pour une convocation ? ». « Oui ». « Les convoqués c’est ici », et me désigne une file vide, au-delà de la barrière. Peut-être n’a-t-il pas dit « les convoqués », je ne me souviens plus, et il ne l’a pas dit méchamment. Mais de toutes manières, dans mes pensées j’ai entendu autre chose, « les inculpés c’est ici ». J’ai surtout senti tous les regards de la file soudain braqués sur moi, pesant des tonnes, me dévisageant pour tenter de deviner quel pouvait être mon crime. Ces touristes d’un nouveau genre venus voir un tribunal de l’intérieur avaient la chance de vivre un évènement donnant plus de relief à leur visite, un « convoqué », un « inculpé », qu’importe, une personne suspecte irrémédiablement passée de l’autre côté de la barrière. Je croyais entendre les questions de tous ces regards fascinés et interrogateurs. « Qu’a-t-il donc fait, quel est son crime ? Ah il faut vraiment se méfier aujourd’hui, on lui donnerait le bon dieu sans confession à celui-là, il n’a pas la tête d’un bandit, et puis vous voyez, parfois c’est les pires ceux qui n’ont pas l’air ».

Un bandit, un gangster, un criminel. Je sentais l’étiquette infâme me coller à la peau. Croyez-moi, pour quelqu’un qui s’évertue à avoir une éthique dans l’existence, le choc est d’une violence psychologique inouïe. Ceux qui défendent la mise en examen automatique parce que « le droit est le droit » n’imaginent pas ce que l’on peut ressentir. « Ce n’est pas grave, me disaient les représentants de l’appareil policier et judiciaire à chaque étape de cette descente aux enfers, la mise en examen est automatique mais cela ne présage de rien, il ne faut pas vous en faire, dormez tranquille ». Non, on ne peut pas, on ne peut plus, dormir tranquille.

J’entrai dans le tribunal. Portique de sécurité. Convoqué le matin et habitant la Bretagne, j’avais dû prendre un hôtel pour ma nuit blanche, j’avais avec moi une trousse de toilette contenant un petit rasoir jetable en plastique. « Il y a quelque chose dans le sac ! » lança le préposé au scanner. De nouveau les yeux se braquèrent sur moi dans la pièce. Cinq ou six paires d’yeux, dont celles d’un individu dont je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il avait une mine patibulaire, une tête de bandit en quelque sorte. Qui étais-je pour me permettre de le juger ainsi, le renvoyant à des crimes qu’il n’avait peut-être pas commis ? Et lui, que pensait-il de moi ? S’il était bien le délinquant qu’il semblait être, cherchait-il à deviner en quoi nous pourrions être collègues ? Je sombrais de plus en plus bas.

Je sortis de la pièce les jambes en coton, errant et me perdant dans les couloirs tarabiscotés du vieux palais, moi qui n’ai déjà pas le sens de l’orientation. Heureusement j’étais en avance et me laissai couler dans cette étrange déambulation pour tenter de reprendre mes esprits. C’est alors, de façon très inattendue, que se produisit le petit miracle, un miracle laïque et républicain. Entre les murs impressionnants de ce bâtiment historique, non pas faits de miroirs et de dorures comme à Versailles, mais de boiseries monumentales et fatiguées, craquant sous les pas. Ces murs, ces planchers, ces plafonds, ces craquements, ces grandeurs poussiéreuses, je les connaissais, oui je les reconnaissais, je retrouvais les odeurs, les bruits familiers de la Sorbonne et d’autres bâtiments vénérables qui avaient été les miens quand je professais. De l’autre côté de la barrière. Ces bâtiments étaient les symboles, inscrits lourdement dans le bois et la pierre, des institutions de la République, de leur hauteur surplombante et écrasante, faite justement pour impressionner. Je n’étais plus impressionné, au contraire, j’étais paradoxalement rassuré.

Je trouvai enfin le bureau des comparutions. On me demanda d’attendre dans un couloir. Je m’assis à côté d’un jeune visiblement perdu, et éperdu, parlant mal le français, venu sans doute récemment d’un pays lointain. Et je me dis que pour lui les historiques boiseries du tribunal ne devaient rien avoir de rassurant. Certains vivaient des choses encore bien pires que les miennes.

On m’appela, je me levai et me dirigeai vers l’épisode suivant de ce drame judiciaire. La suite je le sais sera une longue histoire, prévue pour durer des mois.

Partager Facebook Twitter Email

Poster un commentaire